tempêtes et autres catastrophes naturelles


c'est la saison des arbres engourdis et frêles. les journées sont de plus en plus courtes et l'air refroidit nos poumons le matin quand on marche vers nos cours. les pelouses ne sentent plus la chaleur et les feuilles créent un tapis de couleurs chaudes qui craque sous nos bottes qu'on commence à sortir des placards. c'est la saison du tapis lourd qui couvre un peu plus le sol de la ville. la saison des engelures aux mains et aux joues, la saison des remonte-pentes et du vin rouge autour d'un plat à fondue, des feux de foyer, des thés, des couvertures lourdes par dessus nos douillettes. la saison des sapins secs dans nos salons habillés de petites ampoules colorées et de guirlandes scintillantes, des paquets soigneusement recouverts de boucles et de rubans que les enfants s'amusent à brasser pour en deviner le contenu, des longs repas, des bouteilles ouvertes à 4h et étirées une ou deux heures après le décompte. la saison des flocons collants, des mitaines tricotées et des matins en pyjama jusqu'à midi. la saison froide qui normalement réchauffe des coeurs, réunit des familles aux liens décousus par le temps et les mensonges de tous les jours. c'est en grandissant qu'on se rend compte que la saison froide glace plus que simplement les lacs et les bouts de nez.

les derniers mois ont été frisquets. alors que la session a avancé, que le mercure s'est jeté au fond de son éprouvette, je l'ai sentie dans mes muscles. cette fatigue que je n'avais pas encore rencontrée s'est installée dans mes affaires. elle a déposé ses bagages dans mes tiroirs, a refroidi ma chambre, givré ma fenêtre. comme une nouvelle colocataire que je n'ai jamais voulue. elle a agi comme un serpent, qui s'immisce sournoisement autour de la cheville d'un homme blessé. qui grimpe, prenant bien soin de parcourir tout son corps, pétrifiant ses os et paralysant ses articulations. qui élit domicile autour des poumons, du coeur et de l'âme. relâchant un venin frigorifiant. un venin qui rend si fatigué, épuisé même. qui envoute et entraine dans un état de somnolence. et jamais le serpent, ce nouveau compagnon, n'a été remarqué avant d'être bien installé. avant d'avoir engourdi sa proie, la laissant démunie de force ou de pouvoir sur son écorce. le manque d'air fait monter des larmes. des torrents, des ruisseaux, des gouttes salées qui voyagent sur un visage comme un voilier sans capitaine. un venin qui garde son prisonnier enchaîné dans sa chambre, à peine capable de quitter le lit tiède. qui rend douloureux chaque mouvement. un serpent terrifiant qui absorbe toute la lumière d'une vie, qui rend les soirs sombres, les jours longs et sans magie, qui éteint les étincelles du regard, qui éteint tout, tout, tout. un phénomène étrange ce serpent. il s'installe dans l'estomac, coupe l'appétit pour les bonheurs d'un ciel bleu, prend d'assaut la tête, brouille la raison. il déclenche des orages, des éclairs, des catastrophes naturelles. il pleut souvent quand il est là. il murmure ses intentions, doucement, et elles restent en écho. il met en guerre contre elle-même la pensée, en laissant plusieurs blessés sur le champ de bataille. il convainc, manipule, palpe et essaie de briser pour ne jamais pouvoir réparer. il coupe le souffle quand on tente de crier. un pas en avant, deux en arrière, trébuche, embûche. il altère les pensées, joue des tours, ment. tourne, tourne, étourdit, fait perd le nord. vole tous les repères, les points d'appuis, brûle les cartes, joue son meilleur jeu, tous ses as. marche dans le noir, chaque jour, il fait noir, où vas-tu? j'ai un serpent dans ma tête, sur ma cheville. il est dans mon dos, il dort sur mon coeur.



la neige est arrivée avec ce serpent et a rendu les derniers mois monochromes. je ne saurais vous expliquer. je n'étais plus en contrôle de moi-même pendant un certain moment. je ne pouvais plus avancer avant d'avoir repris le dessus, avant d'avoir repris mon souffle, avant d'avoir un parapluie pour la tempête, avant d'avoir séché l'océan de mes yeux. il y a certains moments où la vie devient beaucoup. où rien ne semble fonctionner. pire que de ne pas savoir comment faire ses cheveux ce matin là, ou qu'un manque de lumière. des moments où le soleil, les étoiles, la lune, les sapins et tous les astres ne peuvent pas nous montrer le chemin à emprunter. ce moment dans une vie où l'air froid ne picote plus, où les draps ne sont plus doux, où les fous rires ne font plus leur magie, où les choses n'ont plus vraiment de sens, où la musique ne guérit pas grand chose. ces moments où les sens sont étourdis. où la langue ne se brûle plus au contact d'un café très chaud. ces moments de confusion, pourquoi toutes ces choses ne portent plus leurs étincelles? pourquoi se lever est une aussi terrible tâche? pourquoi tous ces sentiments? pourquoi mon corps se sent devenir fantôme? pourquoi maintenant? pourtant, j'allais bien. ces moment qui poussent à regarder tous les faits et gestes, les décisions, les chemins croisés, les blessures pas vraiment guéries. des moments qui mettent à vif tous les nerfs jusqu'à ne plus rien sentir du tout. qui forcent à serrer la main à toutes les ombres qui vivent dans le fond de l'esprit. des moments où la terre tremble, les déserts se déchaînent, les mers font des tsunamis, les forêts brûlent, quand les catastrophes s'empilent. la fumée emplit les poumons. chercher comment respirer. des moments comme ça. les derniers mois ont été comme ça. et pourtant mon coeur n'a pas pris de débarque. il était simplement épuisé, je crois.

on se fait dire beaucoup de choses dans des moments où l'air et la raison manquent. ça passe, ça ira mieux, tu es forte. plus forte que le serpent. je sais il ne m'a toujours pas tuée, ça doit être bon signe. des mots qui aident, donne un genre d'espoir très temporaire. puisque la tête va vite, elle est combat contre elle même et tout n'est pas gagné d'une seule réplique. mais c'est petit peu par petit peu qu'on épuise le serpent. mot par mot, lui il ne sait pas parler. ce sont de petits espoirs qui en créent des moyens. vers un courage assez grand pour crier à l'aide à la bonne personne. c'est long. c'est une route de moments difficiles. je ne sais pas où je m'en vais avec tout ça. j'imagine que j'essaie de dire que ça se placera un jour et que je veux me convaincre moi-même que je suis sur la bonne route pour me débarrasser du serpent et calmer les feux de forêt. j'imagine que j'essaie de me rappeler que les étoiles et la lumière sont encore quelque part. qu'on en a tous. même si les larmes, on les a toutes pleurées, même si nos mains saignent et qu'on se sait plus se battre, que notre voix craque et s'écroule. même si c'est long, c'est quelque part. qu'un serpent, ça se tue.



je me suis donc accrochée au peu que j'avais. je me suis accrochée fort. le temps passe et tout se ressemble, mais au moins c'est quelque chose. j'empoisonne le serpent un peu à chaque jour et le fais taire la nuit. les semaines puis les mois ont passé. la fin d'une troisième session atroce a aidé à reprendre un petit peu plus le dessus. le mois du gros monsieur à l'habit rouge et des échanges de cadeaux est arrivé. tous repartis dans nos familles, ma tendre ville s'est vidée et le cégep ne nous manque pas. les étudiants ont troqué leurs chambres drôlement décorées de bouteilles vides et de photos de soirées moyennement glorieuses pour leurs chambres d'enfance qui ne sont plus vraiment leurs maisons. je suis partie aussi rejoindre ma famille. ça m'a fait du bien. même si c'est spécial, que la plupart ne sont pas là, que ma grand-maman me manquait fort et que je sentais le serpent sur ma cheville, ça m'a fait du bien. les temps sont bizarres. c'est un drôle de temps des clochettes et des bouteilles de champagne. et puis tout d'un coup, une nouvelle année est arrivée. c'est la jumelle de 2021, je crois. je ne sais pas ce qu'elle a de différent de son frère, mais j'espère qu'elle va enfin nous laisser nous coucher tard pour plus que cinq mois d'affilée. en tout cas, j'espère que c'est elle qui va nous apprendre à nous débarrasser de nos serpents.


c'est où j'en suis. épuisée, un peu terne, fripée, déconstruite. des craques et des coupures, des pansements plein l'esprit. mais encore ici, pour un petit bout encore, au moins. je n'ai pas tout vécu, je pense. il me reste des mots à écrire, des histoires à raconter, des films à vivre et des humains éphémères à croiser. il me reste quelque chose. il nous reste tous quelque chose. un bout d'espoir, un coin de page avec une raison ou deux. et quand les catastrophes naturelles frappent, on ne laisse pas les ruines comme ça. on reconstruit. on attend que ça passe. je crois qu'il faut les vivre. les apprivoiser et les connaître assez pour les vider de tout sens. je crois qu'un quelque part existe où les serpents ne sont pas permis. il ne sont pas permis partout et surtout pas autour de nos chevilles. on est va être ok, on n'a pas le choix. on n'a pas le choix.


bonne année, bonne route, bonnes tempêtes. tu es ok.



mïasmind xxxxxxxx



ps: oublie pas de respirer